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Rêve américain ad nauseam, économie solidaire et autres considérations inactuelles

On me demande souvent comment je vis mon rêve américain. Bien, merci! La question m’agace, mais j’y réponds toujours avec bonhommie, car l’intention n’est pas la moquerie. Je parlerais plus volontiers d’exploration, no strings attached, d’une société à l’apparence si proche de la mienne, en vérité si profondément éloignée et singulière.

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Ma vie a très peu changé – en termes professionnels -. J’ai pour principe de toujours adopter une attitude flexible par rapport aux événements de la vie – heureux, malheureux, inattendus. Une question d’éducation sans doute. L’individu s’adapte sans drame à la météo, aux convenances locales, à un loyer plus élevé qu’à Bruxelles et même aux formules de politesse à rallonge. Il m’arrive de raconter ma vie (disons, une vie) dans les files du supermarché en attendant mon tour.

Ce qui me fascine le plus en ce moment? L’économie confiante, la sensation d’espace et des possibles.

Le plein-emploi, voilà bien un terme que j’associais à la théorie économique. Né à la fin des années 70, j’ai grandi – comme tant d’autres – dans le sinistre cercle vicieux du chômage industriel de masse, adouci par l’Etat Providence. Je le constate chaque jour dans le quartier où je réside – mid-Market, ancien coupe-gorge promis à une transformation rapide depuis l’installation de Twitter et d’autres symboles de la dotcom generation -: le plein-emploi est une réalité. Le chômage local atteint depuis quelques mois un taux de 5,5%.

Le commerce tourne à plein régime. Il s’est trouvé une nouvelle coqueluche: l’économie solidaire (les adjectifs français sont si riches!). Acception locale? Ce qui fonctionne ensemble, forme un tout fonctionnel.

L’économie solidaire n’a cure de l’Internationale

Ce samedi 30 novembre, lendemain de l’effroyable Black Friday, était placé en Silicon Valley sous la bannière du Shop Small (achetez auprès des petits commerçants) – ou plutôt #shopsmall. A la clé, des réductions de $10.00 pour tout achat effectué dans un point de vente local participant (plus d’une centaine). Public visé: le bobo/hipster friand de produits locaux et doté d’un pouvoir d’achat nettement supérieur à la moyenne nationale. L’initiative prête à sourire: elle est soutenue par… American Express. Philanthropie? Allocentrisme? Repentir? Non, simple adaptation à l’environnement.

On voit se détourner des enseignes globales un public désormais bien plus friand d’authenticité et de traçabilité – il en a les moyens -:

  • Il s’interroge sur la provenance de ce qu’il mange/achète ;
  • Il est informé sur la qualité des produits ;
  • Il prend soin de lui (notamment par une activité physique régulière) ;
  • L’économie d’argent passe après la satisfaction d’avoir participé à un cercle vertueux (petit producteur, économie locale, fabrication traçable, bénéfices pour la santé et le bien-être).

John Forge a longuement exposé sur le site Silicon-valley.fr ce qu’il appelle « économie de la déconstruction » (ici et ici), « associant des personnes privées, de larges bases de données, des techniques de traitement de données en temps réel, des réseaux sociaux et des liaisons mobiles. »

Les exemples ne manquent pas dans ce gigantesque laboratoire (auto)suffisant et ils transforment en profondeur une kyrielle de métiers – de la restauration au pressing -.

Ils sont tantôt « globaux »:

  • Uber mise sur un service de « taxi » de qualité en mettant en relation des particuliers (un chauffeur, un client). Sa rémunération? Une commission;
  • AirBNB, une agence de location de chambres entre particuliers, pour échapper au circuit des hôtels.

Toujours « locaux »:

  • Washio pour nettoyer, sécher, repasser le linge ;
  • Google Shopping Express permet de commander auprès de commerçants et d’être livré dans la journée ;
  • Instacart envoie un personal shopper chez Safeway, Whole Foods ou Costco et vous livre vos emplettes dans l’heure.

Des formules moins chères? Dans la plupart des cas, le gain est discutable, voire inexistant. Satisfaction? Avoir participé au nouveau « cercle vertueux« . Celui où la technologie nous décharge d’une série de tâches fastidieuses dans un emploi du temps bien chargé – préparer le repas, faire ses courses, repasser le linge – en participant à une économie traçable: on identifie la personne chargée de la tâche et payée pour cela.

Ces sociétés de services fleurissent à une cadence soutenue. Et la vitesse avec laquelle je me surprends à les adopter est tout aussi étourdissante.

Dernier exemple? Mon linge était pris en charge par une société – disons classique – à laquelle j’avais juste confié une tâche précise: repasser des chemises. Après trois essais infructueux (ils procédaient machinalement, malgré mon avertissement, au lavage et au séchage, une seconde fois), j’ai succombé à une publicité introduite sur les réseaux sociaux pour Washio. J’ai pu tracer le moment où la mise en confiance s’est opérée: j’ai consulté les avis sur Yelp et Twitter. La commande s’effectue ainsi:

- Inscription sur le site ou via l’application mobile ;
– Mise à disposition d’un bon de réduction de $10.00 sur ma première commande ;
– Initiation d’une commande et choix d’une heure de « pick up » ;
– Washio indique quand et qui vient chercher votre linge (photo comprise) et vous le ramener ;
– Une heure avant l’arrivée du ninja (surnom intelligent donné aux coursiers de la société), un premier SMS d’avertissement ;
– Dix minutes avant son arrivée, nouveau SMS ;
– Prise en charge humaine et sympathique de la commande, livraison d’un cookie (fabrication locale et artisanale) ;
– Trois jours plus tard (un férié est passé par là), livraison en temps et en heure de la commande (sur le même modèle de SMS d’avertissement). Généralement, il faut compter 24h ;

washio

Coût de l’opération? 42 USD pour 20 t-shirt repassés. Economique? Certainement pas. Vais-je passer une nouvelle commande? Très certainement. La confiance est passée par là.

On nous abreuve et nous serine sur de lendemains qui déchantent (je regarde sans me lasser les débats politiques de la RTBF et de France 2 – merci, l’application Pluzz ! – à l’heure où tout le monde dort en Europe ). Il m’arrive de me demander pourquoi et comment tout se déconstruit et se reconstruit ici, sous l’approbation générale, sans entraîner des milliers de personnes dans la rue. Et pourquoi cela marche. Et comment cela marche, quand on accepte de quitter sa zone de confort.  Pourquoi me sentais-je emprisonné là-bas et d’où vient la sensation d’espace et de possibles, ici? Une déstructuration aussi profonde de l’économie serait-elle envisageable en Belgique/France? Et qui en donnerait l’impulsion?

En attendant, sans choisir un camp, je continue de marcher à pas feutrés dans ce joli laboratoire et raconter ce que je v(o)is: tout acte de création est d’abord un acte de destruction. Nous sommes lundi. C’est le 2 décembre. Le ciel est élégamment bleu. Il y a pire, comme poste d’observation.

cielbleu

4 commentaires

  1. Passionnant post ! Ça m’a remué les méninges au petit déj ! Merci Cédric.

  2. Où restes-tu ? …. En t’entendant à peu près chaque matin (avec intérêt ! plaisir aussi :la voix, le ton !), je me souviens que j’ai envie de te lire … Et puis, non ! Nil novi sub sole dans ton blog ! Ceci dit, une merveilleuse (au possible!) année 2014 … plein de petits bonheurs, de plaisirs retrouvés ou découverts, de rencontres qui densifient ! Bien amicalement à toi, E.

  3. !! Same feeling in London! 2h de Paris et tellement differente, une ville si joyeuse et si moderne!

  4. Je vis a Denver, memes impressions ici! Tout est nettement plus positif, avec une attitude qui voit les possibilites et ne se bloque pas aux obstacles, no turning back for me…

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