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A Bruxelles, le problème n’est pas Uber, le problème est l’inertie

Tribune libre publiée sur le site RTBF Info le mercredi 12 mars 2014 et dans « La Libre » (papier) le 17 avril 2014.

Croyez-moi! Le combat que livrent les conducteurs de taxis – et la Région de Bruxelles-Capitale – aux « voitures de tourisme avec chauffeur » est un délicieux cas d’école pour un expatrié belge dans la Silicon Valley. Innovation contre rente, qui nous veut du bien?

L’inertie de Bruxelles

J’ai gardé des souvenirs mitigés de mes appels aux taxis de Bruxelles durant vingt ans. Je m’en excuse auprès des intéressés. Trop de compteurs facétieux, trop de tarifs hors-agglomération activés par erreur, tantôt un manque de propreté, tantôt le terminal de carte de paiement en panne (pour quelle curieuse raison?), une course trop courte qui mène à l’annulation. Il serait hasardeux de généraliser, mais aucune de ces anecdotes n’est le fruit de mon imagination.

Ainsi, UberPop a inauguré ses activités dans la capitale européenne le 24 février. Le principe? Un service de transport entre particuliers entièrement géré via une application mobile, paiement compris. Pour devenir conducteur, il faut être titulaire d’un permis de conduire depuis plus de trois ans, être assuré et fournir un extrait de casier judiciaire… vierge.

Sous pression des taxis bruxellois, le lendemain de l’annonce belge, la Ministre régionale des transports déclare « illégal » le service Uber. Des voitures sont saisies le lundi 3 mars lors d’un contrôle à Ixelles. Trois raisons: les chauffeurs n’ont passé aucun examen ; ils ne respectent pas des tarifs imposés ; leur signalisation n’est pas aux normes.

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Je hausse les épaules, à 9.000 km de là. Allons bon! A Bruxelles, le problème n’est pas Uber (ou Djump), le problème est l’inertie. Brigitte Grouwels (CD&V) n’a pas pourtant pas ménagé la profession. En septembre 2011, elle envisage une profonde réforme du secteur via la suppression des licences au profit d’une formule basée sur le rachat d’un fonds de commerce. Officiellement, les licences sont gratuites. Dans les faits, elles font l’objet de transactions – souvent au noir – entre chauffeurs, jusqu’à 50.000 euros dans certains cas, juteux pactole. Un accord est trouvé deux ans plus tard, mais le secteur est loin d’avoir été réformé en profondeur, malgré l’uniformisation de l’apparence des véhicules.

« J’ai de l’eau fraîche si vous voulez! »

Lorsque j’ai débarqué, durant l’été 2013, à San Francisco, l’un des premiers réflexes a été de suivre la recommandation de mes nouveaux voisins et amis, tester Uber ou Lyft (un service similaire). L’application mobile téléchargée et la carte de banque renseignée, on appelle une voiture. A l’écran, on suit la progression du véhicule jusqu’au lieu de rendez-vous. Une fiche succincte vous présente votre chauffeur, son numéro de téléphone et son évaluation globale: voulez-vous annuler la course? Vous en avez le droit! A bord, plusieurs questions originales: ai-je passé une bonne journée? Souhaité-je charger mon téléphone? Ai-je soif? Suis-je dérangé par la climatisation? D’où me vient cet accent? A destination, la phrase est toujours la même: « You’re all set ». Je n’ai pas sorti de billet de ma poche. La transaction sera électronique. La souche sera envoyée automatiquement par courriel. Je dois évaluer le chauffeur, qui procède à la même évaluation pour moi.

Dans la Vallée, la prolifération des applications mobiles de services – promener votre chien, faire vos courses, repasser votre linge – est créatrice d’emplois, notamment dans des filières peu qualifiées. Le principe est toujours le même: un service Internet met en relation des clients avec des commerçants/spécialistes et se rémunère au passage. Ainsi, après Uber, j’ai adopté d’autres perdreaux de l’année: Washio pour mon linge, Farmbox pour les légumes frais. Ai-je payé moins cher? Pas forcément. Ma question est désormais: ai-je participé à l’économie locale?

Sur le plan des transports privés, le marché se partage aujourd’hui à San Francisco entre les acteurs historiques (les taxis) et une poignée de services mobiles: Uber, Lyft, Sidecar ou Flywheel. Non sans mal, non sans grogne, non sans résistance, mais l’utilisateur a fini par convaincre les autorités. D’avoir discuté avec ces moulins à parole au volant, nous savons désormais qu’ils travaillent tôt le matin, juste aux heures de pointe, juste le week-end, quand ils en ont envie ou besoin, de manière flexible, pour joindre les deux bouts, arrondir leurs fins de mois ou juste parce qu’ils cherchent à voir du monde tout en étant rémunérés. De l’exploitation? Les commissions dépassent rarement 10 à 20%. Certains chauffeurs peuvent générer un revenu annuel de 70.000 dollars (50.000 euros). A San Francisco comme à Paris – autre champ de bataille des anciens contre les envahisseurs -, l’on voit aujourd’hui des artisans du taxi rejoindre Uber (ou d’autres), sous l’œil inquisiteur d’un secteur aux abois.

Il est urgent de changer de paradigme

La Silicon Valley est un magnifique laboratoire. Le smartphone y a rendu la commande d’un « taxi » conviviale, traçable et transparente. A tel point que les taxis historiques embrassent peu à peu, eux-aussi, les nouveaux standards de la relation à la clientèle. Uber n’a pas détruit le marché, il a compris ses manques, son inertie et l’a rendu meilleur. Pas étonnant de voir figurer dans les actionnaires de l’entreprise, basée à San Francisco, un certain Google Ventures.

A Bruxelles, comme ailleurs, il est urgent de changer de paradigme. Et de retenir deux leçons de l’exemple californien. D’une part, l’innovation numérique peut créer de l’emploi local flexible, notamment à destination des moins qualifiés (largement victimes du chômage). De l’autre, elle enrichit le service rendu au client.

Uber n’est pas la solution miracle. Bien sûr, il faut des transports en commun. Ce n’est pas non plus l’envahisseur américain. Au politique, le trublion indique une sortie de piste qui crée de l’emploi et de la valeur. Aux conducteurs, il incite à créer sa micro-entreprise (le tabou!). Au public, il promet une prise en charge plus soignée. La fronde anti-Uber est le miroir des sacs de ciment qui pèsent sur notre économie.

Sur le même sujet:

- « Minder Brigitte, meer Uber » par Michaël Uyttersprot
– « La voiture, premier front de la guerre à l’innovation » par Lionel Dricot (selon moi, le prochain « gros morceau » sera sans doute l’homme augmenté).

9 commentaires

  1. Cher Monsieur Godart,
    Dans votre belle démonstration en faveur de la libre entreprise versus les tenants d’un passé sclérosé, vous avez oublié un facteur pourtant essentiel aux yeux de beaucoup d’habitants de Bruxelles. Tout ce beau monde d’Uber qui offre des services moins chers, meilleurs, etc ne paye en fait aucune taxe, aucun impôt. Il va utiliser une voirie payée par tous mais pas par eux! Je trouve ce principe hautement répréhensible et anti-social.
    Qu’on laisse les habitants défendre seuls la qualité de leur vie en ville et que les parasites en profitent…Voilà la nouvelle philosophie défendue par des sociétés comme Uber.
    Marie-Laurence Bernard

  2. Je ne défends pas la société en question. D’autres acteurs, à commencer par Djump (électron local), font déjà un travail intéressant en matière d’innovation dans le secteur du transport privé.

    Je dénonce un système de gestion de rareté et de rente face à l’innovation.

    Pourquoi une société active sur le sol bruxellois ne paierait-elle pas d’impôt si elle exerce des activités… matérielles? Les « travailleurs » d’Uber, Lyft et autres déclarent leurs revenus (les transactions sont électroniques et traçables).

    Uber et Djump poussent les chauffeurs de taxi à être meilleurs à Bruxelles, Paris et ailleurs. Ils le seraient si le système était moins sclérosé et fermé.

    Quant à la voirie, ma foi, les voitures citées ne portent pas des plaques luxembourgeoises ou américaines… et paient la taxe annuelle. Où est le problème?

    A l’autre bout du monde, on innove, on réussit, parfois on se casse la figure, mais on tente.

    Le client décidera in fine. Pas les rentiers.

  3. Cher Monsieur Godart, chez nous, à Bruxelles, à l’instar d’autres capitales comme Paris, le service UberPop proposé par la société Uber est qualifié, à tort, de covoiturage, pour échapper ainsi à la réglementation régissant le transport rémunéré de personnes. Ce service est basé sur le travail au noir et la violation systématique de la réglementation régionale (transport rémunéré de personnes) et fédérale (lois sociales, fiscales, TVA, contrôle technique, assurances, notamment..) En gros, cette réglementation doit permettre d’assurer la disponibilité des services de transport de personnes pour tout le monde et à toute heure, sans discrimination. Elle a été conçue pour protéger les utilisateurs, et non un « cartel » de taxis européens, quoiqu’on en dise.
    En ne respectant pas la Loi, en fraudant le fisc et la sécurité sociale, UberPop a pu offrir des services de taxis alternatifs à des prix inférieurs à ceux des taxis réguliers, ce qui lui vaut actuellement (mais j’en mettrais ma main au feu que ce ne soit que provisoirement) de passer pour plus dynamique et plus sympathique aux yeux de leurs usagers et de certains médias.
    Pour l’innovation, ces dernières années, les taxis bruxellois ont clairement innové dans à peu près tous les domaines (identification/facturation/plaintes/applications numériques/etc…), et même s’ils sont parmi les plus chers d’Europe, il faut savoir que leur tarif leur est imposé par la région dans laquelle ils prestent, ce qui n’est sans doute pas l’idéal, je le conçois.
    In fine, l’innovation décidera, mais j’ai de gros doutes pour le low-cost à tous crins.
    Bien à vous.

  4. Je ne partage pas (du tout) votre point de vue sur le travail au noir et la fraude: chaque course fait l’objet d’un reçu et d’une transaction électronique – peut-on en dire autant des taxis qui n’acceptent pas toujours le paiement par carte? -. Et Uber n’est pas un acteur du low-cost. Ce n’est pas le concept. Mais merci d’avoir partagé votre avis! Cedric

  5. Monsieur Godart,
    Ne confondez-vous pas Silicon Valley et le Sinaï ? Ce n’est pas parce que vous nous parlez depuis Silicon-Valley que vous ne vous trompez pas….C’est vrai que les voitures de UBER-POP sont immatriculées en Belgique, mais les taxis aussi…Cela ne les empêche pas de payer la TVA et d’être soumis à l’impôt des sociétés ou à l’impôt des personnes physiques sur les montants de leurs gains…Vous me dites que leurs gains seraient « transparents » ? Comment ? Les déclarent-ils comme « indépendants » et dans ce cas ont-ils pris un numéro à la BCE comme indépendants à titre subsidiaires ? Sont-ils salariés ? Dans ce cas, UBER devrait s’acquitter des cotisations sociales….
    Cela ne les empêche pas d’utiliser les routes payées par l’état (donc par tous les revenus), d’envoyer leurs enfants à l’école (idem) et de se faire rembourser leurs frais médicaux financés, eux aussi par la collectivité….
    La première révolution industrielle a généré beaucoup de progrès, progrès dont nous bénéficions actuellement…Mais dans un premier temps, elle a aussi généré un océan de misère et d’injustice : relisez Hugo, Dickens et Zola qui ont été les grands témoins de leur temps….Il nous a fallu des années pour opérer les ajustements qui permettent que le progrès bénéficie à tous. Ces ajustements sont coûteux, mais ils sont aussi une forme de progrès…Je ne pourrai jamais considérer que l’allongement de l’espérance de vie ne soit pas un progrès et ce progrès est, certes, imputable aux progrès de la médecine mais aussi à ces mécanismes de solidarité qui font que, chez nous, par exemple, la médecine est accessible à tous….Je ne vous connais pas et ne sais de quel milieu vous venez…Il est très possible que vous soyez issu d’un milieu très modeste. Si tel est le cas, votre ascension sociale, vous la devez aussi – en plus de vos mérites – à « l’école gratuite pour tous », financée par la solidarité.
    Vous n’aimez pas les rentiers, dites-vous ? Dans ce cas, pourquoi prenez-vous la défense d’une entreprise qui planque les profits réalisés grâce au travail au noir dans les paradis fiscaux ?

  6. Ne me prêtez pas ce type d’intention!

    Vous soulevez la question de la déclaration des revenus. Elle me semble indispensable (ici en Californie, où la taxation globale atteint 30% des revenus en moyenne, comme en Belgique où elle est plus élevée, mais incomparable du point de vue des avantages sociaux). D’ailleurs, un « chauffeur Uber » (ou Lyft ou Djump) fournit une trace électronique de sa course (transaction électronique). Contrairement aux taxis (qui n’acceptent bien souvent pas la carte de banque ou ne fournissent pas une souche, sauf demande), ils n’ont pas véritablement la possibilité de « planquer » leurs revenus: la centrale sucre 20% au passage, rendant la transaction transparente et connue.

    Je ne prends pas la défense d’une entreprise qui, comme LVMH ou BNP Paribas, « planque ses profits dans les paradis fiscaux », mais d’un modèle de sharing economy qui permet à des gens peu qualifiés de trouver une activité, à temps partiel ou à temps plein.

    Il ne s’agit pas de considérer ce qui se développe en Silicon Valley comme le Sinaï. Il s’agit d’oser se poser la question, dans une économie qui produit du chômage de masse, si des exemples ne sont pas bons à suivre. Ou ne peuvent pas servir d’inspiration.

    La « Belle Assiette » s’installe en Belgique: les restaurateurs vont-ils descendre dans la rue, eux-aussi?

  7. Très cher Monsieur Godart,

    Je vous remercie de votre réponse qui me conforte, largement, dans le diagnostic que j’avais émis : de vos « eldorados » américains et asiatiques, vous ne voyez que les villages « Potemkine »…La misère qui se cache derrière vous reste inconnue…Avant la Révolution, à Versailles, on vivait aussi coupé de la réalité et, pire, on prétendait gouverner…Avez-vous vu ce que cela a donné

    Ce que je reproche à UBER ? Essentiellement d’être la nième plus une manifestation d’un syndrome qui nous conduit à toute allure dans le mur : la recherche effrénée du profit au prix, s’il le faut, du sacrifice de tout un tissu social, tout un système de solidarités qui nous a assuré la paix et l’ordre depuis, maintenant 70 ans…Ce n’est pas parce que, quantitativement, un système enrichit plus quelques uns qu’il est, qualitativement le meilleur : en créant injustice et précarité, il amorce sa propre destruction parce que les exclus se révolteront tôt ou tard et, plus ce sera tard, plus la révolte sera violente…

    UBER-POP veut remplacer des emplois stables, déclarés, insérés dans notre système de solidarité par des emplois en noir. Les transactions sont traçables, dites-vous ? Savez-vous que UBER n’a en Belgique qu’une boîte postale ! L’argent ponctionné aux chauffeurs part quelque part de côté des Bermudes…A vos yeux, c’est peut-être aussi cela l’économie de demain ?

    A terme, ce que cherche cette société, c’est de conquérir le monopole d’un service de mobilité complètement dérégulé…Des chauffeurs sans droits, sans statuts, qui ne cotisent pas et qui assument toutes les responsabilités du service. Qui payera leurs cotisations ? Personne ne le sait, comme personne ne sait qui payera la TVA et les impôts sur les revenus générés….Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les 20% prélevés par UBER prendront le chemin du triangle des Bermudes.

    Mais le plus grave dans ce cas de figure est que, en abolissant toute règlementation, on abolit aussi les remparts qui protègent les plus faibles. Car dans votre « nouvelle économie », qui prend en charge les plus faibles ? Dans le système actuel, la règlementation impose le service universel, c’est à dire, pour tout le monde…Le service est organisé par les pouvoirs publics au bénéfice de tous. Supprimez cette règlementation et les plus faibles resteront sur le bord de la route…N’est-ce pas déjà largement le cas dans les pays que vous citez en exemple. En Chine, il y a de plus en plus de milliardaires. Est-ce pour autant que la population vit bien ? Et, même aux Etats-Unis, cessez de ne regarder que les « villages Potemkine ».

    A vos yeux, je dois passer pour un indécrottable ringard ! Comme j’aimerais que vous ayez raison, mais je ne le crois pas. Ce que je crains, c’est d’avoir une révolution d’avance et si je le crains, c’est parce que si les choses continuent comme elles s’amorcent, cette révolution risque d’être très dure à traverser.

    Bien à vous !

  8. Monsieur Godart,
    Je ne peux qu’abonder dans le sens de Monsieur de Viroin, et je confirme même que, contrairement à ce que l’on pourrait comprendre dans votre réponse à ce dernier, la grande majorité des taxis (et ceux qui ne le sont pas encore sont en passe de l’être) est équipée de terminaux de paiements (du même type que ceux que l’on trouve dans l’Horeca) accessibles à tous types de cartes de paiements/crédits, avec, bien sûr, impression du ticket reprenant toutes les informations de la course, du véhicule et du chauffeur. Qu’on se le dise.
    Bonne journée!

  9. Uber is a fantastic idea, I have been using uber since 3 years. I have used uber all over the wordl (Paris, NY, SF, London, Milan and in Brussels).
    I love this concept. The real advantage of uber is that the SECURITY. If something happens you know the person (driver of uber) who is driving you. You can easily indulge a complain against him. You have the photo of the driver and his telephone as well. This concept exists since 2010 and no complains yet as far as I know.

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