Je relirai ces lettres anciennes, postées ou reçues, avec des timbres en francs, quand j’écrivais encore à la main, près de de la fenêtre, dans l’illusoire mois de décembre, sur une luge abimée, dans des prés sans grillages, blancs, tellement blancs, et sans aucun horizon et sans calcul de l’année qu’il devait être, une nuit d’après-midi qui ne tombe jamais assez tôt, qu’on éclaire à la bougie de l’écran d’un ordinateur, à écouter des chansons au piano, mon propre rythme, délinquant, déformé, irrégulier, de plus en plus calme, apaisé enfin, comme sous un grand manteau, qui me fera dormir, dormir, comme ces aiguilles fondant au cadran d’une grande pendule en bois, la pendule de toutes les maisons de tous les vieux et de leurs parents, encore plus vieux qu’eux, comme ces tableaux, toujours les mêmes, d’un enfant triste qui verse une larme, celui de l’Angélus de Millet, peinture sombre accrochée au mur de la cuisine de mamy, qui me fascinait parce que des paysans venaient s’y recueillir en pleine journée, qui n’était jamais bien loin de l’odeur des frites de la première cuisson, dans la graisse animale, qu’il était interdit de manger, déposées sur une serviette blanche avec des carreaux, qu’on mangeait quand elle avait le dos tourné, le chien aboyait toujours très fort, son prénom m’échappe, mais il nous aimait bien, à qui on donnait les restes de nos repas, et c’est à ce moment-là tout revient, comme ça, sans crier gare, tous les souvenirs d’un coup, dissipés, balayant les idées noires, qui plient sous tant d’images du passé simple, dans la Mini de papy, à la table des joueurs de belote du café, trop d’images et pas assez en même temps, des images encore, qui font sourire, qui font pleurer, et toutes les cartes postales arrivent à destination, dans la cave où on trouvait tout mon univers, formé de pochettes de 45 tours, de livres et de Playmobil, qu’on a dû donner aux suivants, rien de plus normal, les rêves des enfants sont faits pour être brisés, puis confiés à d’autres enfants, tiens, c’est ton univers, mais ne t’y accroche pas trop, il y aura un autre suivant, où sont-ils et m’ont-ils vraiment oublié, mes jouets, mes dessins animés, je suis incapable de refermer ces pensées, alors, parce que la mémoire s’y perd si on n’y prend pas garde, alors j’écris toujours un peu de la même manière, toujours à peu près la même phrase, qui est le refrain d’une chanson douce, la mienne, pour ne pas oublier d’y penser, hier, aujourd’hui, demain, jamais.

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