Au bord des villes, sur des routes mal éclairées, dans un feuilleton de remugle, des gens font leur toilette ignorant tout de la campagne d’où j’ai été inventé. Mamy me dit Ce sont des gens de la ville et je les contemple comme on dit C’est un monument, de mon tout petit corps qui peut encore se dissimuler dans les blés, pour ne jamais avoir existé. En apprenant à conduire, bien plus tard, je m’éparpillerai : le cartable a fini par épouser la forme de mon dos et je n’ai pas que cela se voit, alors je me suis appelé adulte et on m’a appris à ne surtout pas me retourner.

Les matins de doute, je prends encore le train, car j’ai la tête trop ailleurs pour diriger ma propre histoire, du hublot je ne me lasse pas de contempler toujours le nom des gares ; mamy répète Regarde, Cédric, ce sont des gens de la ville, comme ils sont élégants, mamy s’appelle Henriette et j’ai sacrifié ma première dent dans une bataille, perdue d’avance, contre deux garçons de la grande école, qui n’ont fait qu’une bouchée de moi, de mon cri sourd qui dit Je veux juste aimer et qu’on m’aime, comme si être gentil était une idée.  Mamy dit Ce n’est pas grave, j’en verrai d’autres. En me tenant la main. C’est loin, la main. C’est tellement loin, une main.  Il nous arrive de filer dans la rue Gadiot à vélo, après les Bannes, et d’attendre le bus 76, qui nous conduit à la ville la plus proche, acheter des bonbons, qu’on paie d’une pièce de cinquante francs, bonbons qu’on mange assis sur une fontaine, où rien n’est plus distrayant que la silhouette des solitudes de grandes personnes, mamy dit C’est bon, c’est de la guimauve.

La seconde d’après, une autre grand-mère m’apprend à compter, dans son bistrot où se perd le village, qui est plein de drames et de naissances, plein de secrets et de kermesses, d’abord les chiffres et puis les nombres, il faut apprendre à compter pour effacer l’ardoise, La maison ne fait pas crédit, elle ne rit pas beaucoup, elle s’est effacée à son passé trahi, elle ne sourit pas beaucoup, sauf à ce moment-là, où elle compte ses francs, il y a de jolies pièces dorées de vingt francs qui me racontent une histoire, elle dit C’est pour toi, c’est pour ta future maison, elle s’appelle Virginie, elle écoute ses clients qui lui sont fidèles et elle dit Ce sont des hommes que la vie n’a pas garnis de rose et qui viennent boire à l’atelier des degrés, Ce sera 25 francs, puis il faut dire Monsieur, car on est bien élevé, riche ou pauvre, on a le vocabulaire dont on hérite, puis le vocabulaire de sa propre maison, Comme il parle bien, tu verras, il sera professeur de français, hélas non, j’aurais aimé pourtant, expliquer les voyelles, comme elles sont belles et distinguées, comme les gens de la ville la plus proche, mais moins encore qu’à la capitale.

Mardi matin n’est pas encore, il doit être 4 heures et le sommeil est incertain, forcément les yeux s’ouvrent, bon gré mal gré, plus de trente-quatre ans ont filé (presque trente-cinq en vérité dans quelques jours), comme ça, sans prévenir, sans non plus qu’on s’en aperçoive, dans le quotidien où on oublie le goût des bonbons, la carapace toujours intacte, pour amuser la galerie, en espérant un signe des nuages, dans le brouillard de mes sept ans, dans le froid des rues encombrées de la ville où je me suis perdu d’avance, à chercher ces mains, comme on rassemble ses souvenirs qui ont été balayés par un courant d’air, vestige de la campagne qu’on reconnaît de loin, surtout les gens bien habillés, qui ne savent rien de la rue où le vélo filait, de la douceur de la main de mamy. Des mains. Dans le matin. Juste ces mains.  En vain.

A Ninie et aussi à Henriette (qui aurait eu un très grand âge, ce 2 mars 2018). <3

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