La naissance, la croissance, la première marche, la première main qui se tend, la jambe cassée dans le premier plâtre, le médecin qui dit que ce ne sera pas le dernier, dit qu’on est plein de vies, que plus on perd plus on en récupère, qu’on s’endurcit. Les peines de sens, les vaches qui nous saluent quand on rentre de l’école, le cartable lourd, l’apprentissage des verbes irréguliers, la perte du premier copain, la pluie battante qui inspire le premier poème, le chien piqué par le vétérinaire, les larmes qui suivent ce moment-là, la mort sous toutes ses formes, à tous les âges, chaque première fois, la première dent qui tombe de la bouche, la superstition qui l’accompagne, l’ivresse sympathique du premier alcool, le prénom de Francesca, à qui on avait promis de faire un enfant, l’enfant qu’on n’aura pas. La main de maman dans la cour de la petite école, puis de la grande, l’odeur des pains perdus qui flotte au-dessus des cahiers de devoirs, la fois où papa dit à maman qu’on n’a plus d’argent et où la porte claque très fort, où les poings cognent contre la table, le petit village frappé par les fortes précipitations, le village bloqué par la neige, l’école sera fermée, le village découvre un corps inerte dans un étang, le soir où le vieux facteur s’est pendu sans laisser de lettre, le corps de la grand-mère dans un cercueil, la morgue qui fait très peur aux enfants, la messe qui suit cette image-là, la peinture fraîche dans le premier appartement, les projets qu’on abandonne, la balle de tennis jaune qu’on renifle et qui a l’odeur de la compétition, le premier garçon qu’on embrasse avec la langue et la sensation étrange que cela procure, les histoires de famille que cette révélation-là transporte déjà, la maison qu’on quitte pour faire sa propre maison, qui ne ressemblera à aucune autre, la première lettre d’amour, le modèle pour les suivantes, le premier salaire, le permis de conduire, la conduite en état de détresse, le permis de séjour, le jour où on décide de quitter son pays pour aller se perdre ailleurs, sans raison valable, la raison du plus fou, la perspective du Pacifique surtout : n’était-ce pas la destination finale de mes huit ans et des bleus aux genoux ? La fois où on annonce qu’on est en partance hypothétique pour l’Amérique, le sentiment d’espace qui suit la décision déjà prise, l’envie de revenir, le mot Californie, la carte d’identité californienne, le premier rêve en anglais, l’assurance qu’on ne peut pas s’être trompé de destin, les sanglots de maman quand l’avion décolle, qu’on ne verra pas mais qu’on entend au fond de soi, le mot de bienvenue qu’on ne trouvera nulle part, la feuille blanche qu’on n’arrive pas encore à écrire dans cet avion-là, qui nous emmène loin de nous-même, l’expatriation comme on dit libération, l’expatriation comme on compose un mirage dans l’herbe verte qu’on avait perdu de vue, l’hôtesse qui demande si tout va bien, tout va toujours très bien dans le songe d’un autre que soi, on part comme ça sur un coup de tête. Le nombre de phrases qu’on colle les unes aux autres pour éviter de demander pardon ou d’exprimer ce qu’on a sur le bout de la langue, la langue qu’on apprend à maîtriser, le surveillant en soutane qu’on devine sévère, la cour de récréation du collège, le jour où le corps change, le matin où on a dix-huit ans, les bulletins où le rouge est absent, le maître d’école qui explique l’emploi du conditionnel passé deuxième forme, l’emploi qu’on en fait ensuite en respectant la concordance des temps, le jour du départ, les années plus tard, ce jour-là, où on se met à rédiger avec des résidus de rêves, puis avec les yeux, puis avec la machine à coudre les mots, ce jour-là où l’on se met à raconter la banalité des voyages, l’histoire du train qu’on n’aurait plus envie de ne plus entendre, le jour où la vie prend un certain chemin, puis un autre, le jour où on se rend compte qu’on ne porte aucun projet dans l’existence, que c’est le projet qui nous porte, que ce projet restera insondable, le jour où des mots coulent des évidences, le jour où les faits sont des jeux, le jour où on a envie de parler à la première personne, sans que personne ne puisse vous interrompre, ce jour-là, de juin d’une année lointaine, c’est le jour où, en vérité, s’est écrite la première phrase du second chapitre.

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